15 juin 2013

L'innovation en artisanat
Made in Town hors-les-murs

Jean-Philippe Trapp
L'innovation en artisanat<br/>Made in Town hors-les-murs

TABLE RONDE

L'INNOVATION EN ARTISANAT
MADE IN TOWN HORS-LES-MURS

Mercredi 14 juin 2013
à 20h30

Wanderlust
32 quai d'Austerlitz
75013 Paris

En collaboration avec les étudiants en management de l’Institut français de la mode, le Wanderlust a organisé une soirée Sur Mesure intitulée « Le Fil de la mode » sur le thème de la mode et de l’artisanat, au cours de laquelle Pascal Gautrand a animé une table ronde en compagnie de la créatrice de mode Christine Phung, du designer textile Tzuri Gueta et de Maud Lescroart, directrice marketing de la maison de dentelles Sophie Hallette. Ensemble, ils abordent l’artisanat sous l’angle de l’innovation et s’interrogent sur son rôle dans la société de demain.

Christine Phung, Pascal Gautrand et Maud Lescroart

Pascal Gautrand : Parmi les multiples idées que l’on peut se faire de la mode, Il y a une forme d'opposition entre l'idée de l'innovation qui entraîne un renouveau permanent, et celle de l’artisanat qui sous-entend un lien à la tradition, à la transmission, qui s'inscrit dans la durée. La question « L’innovation en artisanat, un relais de création ? » en pose une seconde qui met en équation le lien entre l’artisanat et l’industrie.

L’innovation est un terme que l’on a plutôt tendance à attribuer à l’industrie, qui serait à elle seule capable de proposer en permanence de la nouveauté à grande échelle, alors que l’on associe plus facilement l’artisanat à l’idée de tradition, de transmission de techniques qui trouvent plus leur place au sein des musées que dans les boutiques de mode. Nous sommes dans une société qui a mis en place depuis quelques décennies une forme d’accélération de la mode qui privilégie la rapidité et le changement à la tradition et la lenteur.

De plus, la mode contemporaine a une dimension internationale, c’est un langage partagé partout sur la planète. En termes de fabrication industrielle, c’est aussi un partage de savoir-faire : un vêtement ou un accessoire est parfois le résultat d’un assemblage d’éléments et de matières premières qui peuvent provenir d’un peu partout dans le monde, et qui se retrouvent assemblés sur une même pièce. Cette dernière naît donc d’une globalisation totale qui entraîne une nécessité de standardisation, de production toujours plus importante pour pouvoir répondre à un marché toujours plus grand.

Une certaine forme d’opposition peut donc se mettre en place entre l’idée que l’on se fait de l’artisanat – c’est à dire le plus souvent d'une pièce unique ou d'une toute petite série, réalisée à partir de techniques qui impliquent un temps de fabrication conséquent – et la nécessité de répondre rapidement à la demande des clients, de les livrer toujours plus vite en 24h chrono, via des sites marchands sur Internet, etc.

On peut alors se demander comment tout ce vocabulaire développé par la mode autour de la vitesse, autour de la standardisation, peut cohabiter aujourd’hui avec un autre vocabulaire qui lui pousse davantage à une forme de ralentissement du temps et qui correspond évidemment à celui de l’artisanat. Ces dernières saisons, on a vu dans les magazines et dans les boutiques beaucoup de maisons qui – au travers de campagnes de communication ou d’évènements comme les Journées particulières organisées par LVMH, vont au contraire mettre à l’honneur cette idée de temps de fabrication plus lent, plus modulé, d’ateliers que l’on va ouvrir au public et partager.

Est-ce que ce phénomène de valorisation de la fabrication, souvent par l’artisanat, par l’idée de l’artisan et du fait-main, n’est qu’un phénomène de communication ? Une thématique un peu à la mode justement. Ou existe-t-il un lien plus profond qui est en train d’évoluer et qui change à la fois la notion d’artisanat et la notion d’industrie ? Est-ce que ce ne sont pas deux notions que l’on a longtemps séparées et qui seraient aujourd’hui en train de fusionner, de se réinventer l’une au contact de l’autre ?

Maud, en tant que directrice marketing d’une société comme Sophie Hallette qui produit industriellement des dentelles depuis 1887, comment est présente la notion d’artisanat dans un process apparemment industriel et comment se traduit-elle ?

Maud Lescroart : C’est vrai qu’au sein de la maison Sophie Hallette on a du mal à se positionner du côté de l’industriel ou du côté de l’artisan. Vu de l’extérieur, on peut être considéré comme des industriels parce qu’on fournit des milliers de mètres de dentelle partout dans le monde avec des process de logistique extrêmement modernes – on a 2000 clients répartis dans 60 pays – mais quand on rentre dans la manufacture et dans les ateliers, on se rend compte que le cœur de notre industrie est lié à une technologie du 19ème siècle – le métier Leavers – qui est très tributaire des interventions manuelles, et qui fait donc également de nous des artisans.

Chez Sophie Hallette, on est dentellier de père en fils, ou tulliste – celui qui travaille sur le métier – ou raccommodeuse de mère en fille, donc il y a cette culture qui ne s’apprend pas dans les livres et qui est un peu liée à un territoire donné, à un terroir. Le fait-main se ressent dans le produit lui-même parce que chacune des nombreuses étapes nécessite une intervention manuelle et donc un savoir-faire.

PG : Le film produit par Made in Town, intitulé Manufacture Sophie Hallette a été tourné à Caudry dans le Nord et montre pendant quelques minutes le travail de toutes ces mains. D’un côté on peut voir leurs interactions avec des machines en fonte vieilles de 150 ans et lourdes de plusieurs tonnes et, de l’autre côté, leur capacité à dénouer un fil à tout moment, à réparer une casse, recoudre ou raccommoder un motif avec une aiguille, etc.
Tzuri Gueta, de par ta formation d’ingénieur, tu viens d’une culture qui a priori est industrielle. Pourtant, ce qui est frappant quand on voit ton travail, c’est qu’il donne toujours au contraire l’impression d’une sculpture, d’une pièce unique à l’opposé de cette idée d’industrie, à l’image de tes bijoux par exemple. Comment te positionnes-tu par rapport à cela ?

Tzuri Gueta : C’est exact, j’ai à la fois une formation de design et d’ingénieur industriel. Je pars de procédés industriels que je décline pour obtenir un résultat qui paraisse 100 % artisanal. Quand je façonne la matière et que je crée un objet, pour moi ce n’est pas un bijou, ce n’est pas un tissu, c’est avant tout une expérimentation que j'ai envie de faire. Après, quand cet objet est en face de moi, c’est la pièce complète qui m’inspire et qui deviendra une gamme de bijoux par exemple.

J’utilise toujours des matières innovantes qui ne proviennent pas du tout du domaine du textile – des matériaux de construction par exemple – et j’essaye de confronter des domaines qui ne sont pas forcément compatibles. Ce qui m’intéresse le plus, ce n’est pas nécessairement la protection d’un savoir-faire français, mais plutôt la recherche de matières que j’ai débutée depuis que je suis arrivé en France en 2000.

J’ai d’abord travaillé pour des bureaux de style en recherche de tendances et ça a été pour moi l’occasion d’exprimer différents univers au travers du textile. Ma mission est de toujours garder un œil sur l’industrie : il ne s’agit pas seulement de repérer quelles sont les tendances actuelles mais d'en imaginer de nouvelles pour en faire bénéficier ce secteur. C’est pour cette raison que je garde ces deux optiques en tête pour mon travail : à la fois le côté artiste et le côté visionnaire. Dans le domaine du textile, cela se manifeste par l’évolution de notre societé et de notre vie quotidienne, la manière dont les gens conçoivent et utilisent la matière. Comme je connais très bien toutes les différentes techniques textiles, j’essaye d’appliquer cette connaissance à la matière pour créer mon propre univers.

PG : Une des valeurs principales de l’industrie est la reproductibilité, la capacité à refaire en masse, ou en tout cas en plusieurs exemplaires, un objet ou un textile. Comment te positionnes-tu par rapport à cela ? L’idée d’artisanat, au contraire, produit souvent une imperfection ou une particularité qui fait que chaque pièce est toujours légèrement différente d’une autre. Que tes créations soient reproductibles, est-ce important à tes yeux ?

TG : Oui, mais je pense qu’il est très important de conserver les valeurs de l’artisanat, du fait-main, et non de produire un objet qui serait caractérisé comme « industriel ». J’essaye de trouver des partenaires industriels qui peuvent m’aider à réaliser mon projet de recherche, tout en conservant une démarche artisanale. C’est très facile de les trouver quand on travaille dans la recherche sur les matières parce qu’il n’y a pas beaucoup de techniques qui permettent à la fois de produire en grande quantité et de conserver l’effet aléatoire. Je cherche à opérer sur des machines capables d’imiter un travail plus personnel, plus aléatoire.

PG : Si j’ai bien compris, pour éviter une forme de banalisation une fois que ton travail est industrialisé tu t’appropries d’une part l’idée du « fait-main » et de l’artisanat et d’autre part, l’intervention du hasard qui est une notion que tu emploies souvent. Pourrais-tu nous en parler ?

TG : Je suis très sensible aux défauts, on devrait toujours y faire attention. Il ne faut surtout pas les éliminer car ils sont le trésor de la création : je m’en sers beaucoup pour mes recherches sur la matière. Tout ce qui est arrivé aujourd’hui est d’une certaine façon lié au hasard.

PG : Christine, de ton côté, est-ce que l’artisanat est important pour toi ? Je sais que tu as travaillé au Cambodge notamment, où tu as monté un atelier de confection. Comment te positionnes-tu sur ce plan ?

Christine Phung : Je suis créatrice de mode depuis deux ans et au début, le problème que j’ai rencontré, c’est que je ne pouvais pas lancer de réelle production parce que je gérais de trop petites quantités. Je suis donc allé au Cambodge, qui est le pays d’origine de mon père, et j’y ai monté un atelier de production, dans lequel ils commençaient à faire des micro-séries de vêtements : 5 robes, 8 tops, etc.

L’artisanat m’a toujours beaucoup intéressé : j’ai notamment collaboré avec Lognon, un tisseur traditionnel – qui existe depuis très longtemps puisque son arrière grand-mère exerçait déjà sous Napoléon III – pour lequel j’ai pris une lithographie dans ses carrés de rouge que j’ai fait plisser et que j’ai ensuite resculptés pour essayer de trouver de nouvelles formes. Cela m’inspire pour trouver de nouveaux systèmes de distribution ainsi que de nouvelles techniques artisanales, et de découvrir de nouveaux modèles, à la fois par la contrainte technique et par le défaut.

Ce qui m’intéresse le plus, c’est aussi de regarder à travers la tradition les formes régénérées. J’ai eu la chance de travailler avec Tzuri Gueta et avec la maison Sophie Hallette, deux expériences extrêmement positives. Tzuri a été une très belle rencontre. Ce qui m’a sidérée dans son travail, c’est le côté très sensible, hyper moderne, les techniques contemporaines qui n’avaient pas forcément de référent historique. C’est tout cela qui m’a beaucoup plu et que j’ai décidé d’explorer et de tester. L’idée était de faire une ex-croissance de ses bijoux pour les transformer en robes : comment on porte les bijoux, comment on les dispose sur le col et on les fait couler, dégouliner. C’est un travail de construction, de dialogue permanent et régulier pendant plusieurs semaines.

PG : Quand tu parles de coulures par exemple, est-ce que l’on revient à cette idée d’accident ? Pour toi, est-ce que la création et l’innovation passent aussi par l’accident, par le hasard, par quelque chose que tu n’as pas forcément voulu et qui donne un effet intéressant ?

CP : Il faut arriver à lire et à décoder l’inattendu pour déceler la nouveauté, les choses qui vont être intéressantes derrière l’erreur, et avec Tzuri je suis plutôt repartie sur des matières et des renforts qu’on a collés. Il y a énormément de constructions et d’attaches entre le vêtement et le corps, il est bénéfique de voir comment cela se traduit concrètement, comment ça se raccroche, comment ça s’ouvre, comment ça vit.

PG : C’est intéressant parce que tu te présentes comme jeune créatrice, mais on oublie que l’artisanat est quasi-omniprésent dans ton travail. Cet atelier au Cambodge était un moyen pour toi de pouvoir réaliser une première collection avec un minimum de quantités qui parfois ne suffit peut-être pas pour un industriel.

On oublie aussi que même pour toutes les grandes maisons, l’artisanat est omniprésent puisqu’on doit toujours travailler sur un premier prototype, qui va rester dans un premier temps une pièce unique et qui n’existera réellement qu’une fois industrialisé. Là encore, il existe un maillon assez intéressant, une place artisanale au sein de l'industrie que l’on ne peut pas enlever. A l’origine de l’industrialisation d’un produit, quel qu’il soit, il y a au départ la nécessité de travailler un peu de façon artisanale, ou complètement artisanale, pour mettre au point ce que la créativité voudrait ou pourrait donner une fois industrialisée.

Comment se passe cette mise au point chez Sophie Hallette ? Je crois que vous faites intervenir beaucoup de créateurs textiles ; il y a aussi des collaborations avec Tzuri Gueta qui donnent lieu à des textiles incroyables. Comment tout cela se tricote ?

ML : Il y a plusieurs niveaux de création puisqu’on crée des dentelles, dans le sens ou l’on fait des dessins de dentelles. C’est un échange entre nos équipes commerciales et nos studios qui réalisent des ennoblissements sur les dentelles, avec les tullistes également, les gens qui sont sur les métiers : c’est la partie de la création qui se fait en studio. Les idées de Tzuri relèvent d’un autre studio, qui est la partie qu’on appelle transformation sur les dentelles, où l’on travaille énormément avec des artisans extérieurs, voire même des artistes.

A ce titre, c’est vrai qu’on est complètement dans l’expérimentation, même dans le laboratoire parfois, en ce qui concerne la mise au point des premiers prototypes : quand il s’agit de faire des enductions, de franger les dentelles, d’appliquer les morceaux de plastique en scoubidous sur les dentelles. Au départ, le silicone avec Tzuri était aussi un projet très expérimental qui dure depuis quelques années.

TG : Cela fait huit ans maintenant. Au début, j’avais l’habitude de travailler sur des textiles innovants – synthétiques par exemple – et l’application de ces derniers à des matières très recherchées a été un grand succès. On vit dans une époque où ce mélange est une force : partir de matières traditionnelles, telles que la dentelle, et leur donner un nouveau regard m’a beaucoup intrigué au début.

ML : C’est aussi ce qui nous a intéressé dans nos collections. Nos clients nous disaient souvent : “It doesn’t have the look that it touches” (cela n'a pas l'apparence du toucher), ils étaient assez surpris quand ils voyaient le travail de Tzuri, ils avaient l’impression que c’était soit du givre, soit des petites perles, quelque chose d’extrêmement précieux. En touchant la matière, c’était tout le contraire : froid, gélatineux, du plastique siliconé. Un nouveau regard s’est porté sur les dentelles car on sortait complètement de la tradition pour arriver vers quelque chose d’inattendu et d’inédit. Cette différence entre ce qu’on voit et ce qu’on touche a beaucoup plu et continue de plaire.

PG : Aujourd’hui Tzuri tu t’attaques à de nouveaux horizons en proposant à côté de tes bijoux une ligne de tissus retravaillés notamment sur les bases développées chez Sophie Hallette, que tu as présentés au salon Maison d’Exceptions à Première Vision en février dernier. Maud, cela fait combien de temps qu’a été créée cette nouvelle manière de retravailler presque artisanalement les bases de dentelles industrielles ?

ML : A peu près 10-12 ans, mais cela se développe de plus en plus pour une raison très simple : il faut trois mois pour faire un dessin de dentelle et un an pour en voir vraiment le résultat, donc c’est très long. Au départ, la vraie raison était d’enrichir les collections, mais en fait on y prend beaucoup de plaisir parce qu’il n’y a aucune limite à ce qu’on peut poser et ajouter sur les dentelles. A chaque fois cela prend un nouvel aspect, qui peut parfois se traduire sous la forme de design architectural : des broderies avec des tulles qui pourraient faire des claustras par exemple.

On développe aussi beaucoup avec les étudiants et les écoles. Cela fait à peu près 5-6 ans qu’on a commencé à aller voir ce qui se passait un peu du côté des écoles. Depuis 2-3 ans, les étudiants se sont accaparés la matière pour faire des nouveaux textiles avec les dentelles. Ce sont des étudiants d’écoles internationales – Londres, New York – qui ne connaissent pas nos collections et ne savent pas du tout qu’on produit nous-mêmes. C’est tellement génial ce qu’ils font qu’on finit par introduire leurs prototypes dans nos collections, même si c’est fait de façon empirique avec des recherches sans frontières, sans pré-objets.

C’est une très belle récompense pour nous car cela apporte un vent de fraîcheur à notre création et à nos studios qui trouvent cette collaboration très inspirante. Je crois que les étudiants sont eux-aussi victimes d’un préjugé classique sur la dentelle – un tissu floral, ennuyeux, poussiéreux – et ils découvrent autre chose qu’ils ne connaissaient pas du tout. Ils se mettent à manipuler cette matière dentelle qui est un peu effrayante au premier abord et cela finit par porter ses fruits à tous les niveaux.

PG : On entrevoit très bien que l’artisanat, à nouveau, joue un rôle de déstandardisation par rapport à des produits peut-être plus plats, plus « poussiéreux » comme tu les définis, et permet du coup d’apporter de la nouveauté, ce qui constitue une forme de paradoxe.

ML : Le gros challenge, le nerf de la guerre chez nous, c’est qu’on reproduit des choses qui sont en quelque sorte irreproductibles. Il faut pourtant trouver comment reproduire la dentelle, mais pas complètement à l’identique parce que ce qui est beau dans la dentelle, c’est justement, quand on la regarde de près, qu’il y a des défauts imperceptibles mais néanmoins présents qui font l’âme du produit. Qui plus est, il faut tout de même livrer les milliers de mètres aux grandes maisons.

PG : Comment les grandes maisons perçoivent ce défaut, cette imperfection qui peut se glisser parfois dans les processus que vous mettez en place ?

TG : C’est vrai que c’est assez délicat parce que les maisons de couture ont l’habitude de beaucoup apprécier l’effet aléatoire, mais dans un premier temps uniquement ! La partie reproduction implique jusqu’à la reproduction des défauts, des imperfections qui doivent aussi être pareils. C’est cela qui est très contradictoire : « D’accord, ce n'est pas uniforme, c’est fait main mais je voudrais que ce soit pareil ! »

PG : Christine, qu’est-ce que tu as rapporté du Cambodge finalement ? Qu’est-ce qui t’intéresse et qu’est-ce que tu as envie de développer dans le futur ?

CP : Pour continuer avec le Cambodge, j’ai fait les prototypes de deux collections en petite série, sauf que lorsqu’il s’agissait de passer en production, j’avais un problème car les quantités devenaient trop importantes. Je transportais moi-même toutes les pièces et j’étais donc limité par le volume de ma valise. Rapidement, j’ai donc dû trouver une nouvelle solution et tous les vêtements sont désormais faits en France avec des tissus européens, au Cambodge j’ai uniquement gardé les broderies de perles réalisées à la main.

PG : On entend beaucoup parler aujourd’hui dans la presse de relocalisation, une forme de Made in France qu’on essaye de redéfendre. D’autres pays sont même peut-être plus avancés sur cette thématique là, je pense à l’Italie, qui de par son organisation industrielle particulière – en districts – est demeurée proche d'une culture artisanale, avec des petites unités qui collaborent entre elles. On va qualifier d’artisanat des productions qui sous un œil français seraient plutôt industrielles. L’Italie est très fière de cette notion d’artisanat, le Made in Italy est un élément extrêmement valorisé par les Italiens. Peut-être que la France est en train de suivre cet exemple-là et de se réapproprier le Made in France, de le réinventer. Est-ce que le Made in France s’avère être une notion importante ?

ML : La notion d’ancrage sur un territoire donné est vraiment cruciale chez nous puisqu’on ne pourrait pas être ailleurs qu’à Caudry, dans le Nord de la France. On ne peut pas délocaliser donc cela fait vraiment partie de notre identité, de ce qu’on est. Sachant qu’on exporte 90 % de notre production, le fait que notre dentelle soit fabriquée traditionnellement en France apporte beaucoup dans ce sens-là.

PG : L’artisanat peut aussi devenir une clé importante pour redonner une culture particulière. L’industrie a tendance à déplacer ses outils de production là où la main d’œuvre est la moins chère, on peut donc plus facilement reproduire un élément industriel, un vêtement ou un accessoire dans un pays où le travail coûte moins cher sans que l'on fasse vraiment la différence.

Alors que dans ton cas, Christine, tu parlais des artisans brodeurs au Cambodge, elle a probablement une signature ou une vibration particulière, cette broderie qui en plus incarne des valeurs culturelles, particulières, liées par exemple au travail des femmes.

C’est peut-être là encore un moyen de déstandardiser la mode contemporaine. Pas forcément uniquement au travers de l'apparence et de l'esthétique du produit, mais aussi l’âme du produit, que de faire appel à une forme d’artisanat en centrant les innovations sur une inscription culturelle plus forte, particulière, grâce à des fabrications locales qui vont apporter une teinte différente dans un monde un peu standardisé, globalisé.

Question du public : Moi je voulais savoir, Christine, dans quelle gamme de prix tu pouvais rester en faisant appel à des personnes comme Tzuri Gueta et en touchant à l’artisanat aujourd’hui ? En tant que jeune créatrice, ce qui est déjà difficile avec des petites quantités et des pièces qui sont absolument magnifiques, j’imagine que c’est très compliqué et que ça a un vrai coût mais tu tiens quand-même à avoir un produit qui reste abordable. Quelle est ta marge de manœuvre ?

CP : Le problème que j’ai rencontré en travaillant avec ces artisans, c’est qu’à la fin j’avais un produit beaucoup trop cher, un produit exceptionnel, un produit un peu couture, un produit d’image. Finalement on a créé deux lignes : une ligne image et une ligne plus commerciale. La volonté était de pouvoir aussi acheter, exporter et distribuer.

PG : Du coup, on peut presque poser la même question à Maud : à quel moment est-ce que le prix est une limite, surtout sur les collections plus artisanales ?

ML : Pas vraiment, mais notre gamme de prix est très étendue et notre panier de clients est très large aussi, parce qu’on fournit aussi bien des clients comme Etam que des maisons de couture comme Chanel ou des maisons appartenant au groupe LVMH. Il n’y a pas de limites : on a des dentelles qui coûtent 1000 € le mètre en 90 cm de large.

Question du public : Vous avez évoqué le Made in France, mais il existe beaucoup d’autres formes d’artisanat à l’étranger, comme au Cambodge. C’est vrai que la France a développé une forte tradition de l’artisanat, mais de votre côté, qu’avez-vous tiré de votre expérience au Cambodge ? On voit bien que les pôles de pouvoir se sont inversés avec la montée de la Chine, pensez-vous qu’il serait possible de développer un Made in Cambodge par exemple ?

CP : Les différences culturelles avec le Cambodge étaient importantes : il y avait tout d’abord la barrière de la langue, mais aussi l’approche technique – en termes de couleurs, de matières – le rapport au temps. On pouvait passer beaucoup plus de temps sur une pièce et laisser libre cours à sa créativité, d’autant plus que les broderies et les motifs étaient plus riches.

PG : On peut peut-être rebondir par rapport à cette question sur une notion dont on a parlé auparavant : celle d’une industrie standardisée d’un côté, et de l’autre d’un artisanat qui lui existe à une échelle infinie puisque chaque pays, chaque culture ou sous-culture a une manière de faire différente qui peut apporter de la diversité. Tzuri Gueta, vous avez participé à Maison d’Exceptions.

Le salon Première Vision – qui par ailleurs est vraiment issue d'une culture industrielle, qui propose plutôt du textile ou des accessoires qui sont produits en série et sont donc reproductibles industriellement – paradoxalement propose depuis deux ans un nouvel espace qui s’appelle Maison d’Exceptions et qui accueille une vingtaine d’ateliers, une fois par an, venus du monde entier – des Japonais, Italiens, Français principalement et le projet est en train de s'étendre à des pays asiatiques ou sud-américains – qui ont une manière de faire complètement différente et qui du coup peuvent apporter de la diversité, de la variété et aider à déstandardiser la création et créer la mode.

ML : On utilise nous aussi des techniques artisanales d’autres pays sur nos dentelles, avec l’Inde et ses broderies perlées ou avec les techniques de boutis à Madagascar qui sont assez typiques du pays.

Question du public : J’ai eu la chance de voir votre travail sur la dentelle dans plusieurs expositions différentes, que ce soit pour du mobilier dans un hôtel, des accessoires – bijoux, sacs à main, pochettes – ou des robes. Comment continuez-vous à avancer dans votre recherche ? Est-ce que vous ne faites que répondre aux demandes de vos clients ou est-ce que vous continuez à explorer un champ d’expression autre que celui de la mode, comme le design par exemple ?

TG : Avant de me mettre au travail, je n’ai jamais d’idées prédéfinies en tête et je me laisse guider par mon instinct. Je manipule régulièrement les matériaux et il m’arrive parfois d’obtenir des résultats intéressants. C’est seulement à partir de ce résultat que j’explore les possibilités d’innover en termes d’application de la matière.

Par exemple, si je découvre un matériau solide qui possède de bonnes propriétés de transparence, je vais peut-être imaginer un luminaire et avoir envie de réaliser toute une série d’objets par la suite. Un matériau plus léger serait également un choix possible, l’idéal est de trouver un compromis. Je ne fais pas de distinction entre un bijou et une robe, ce sont avant tout des objets à mes yeux, ma recherche est donc très transversale. Elle s’oriente parfois vers des choix surprenants mais également vers des choix moins originaux.

Question du public : J’enseigne à Montréal dans une école de mode et je suis content de vous entendre parler de l’artisanat comme d’une « avenue ». Quelle est votre vision de ce secteur sur le plan commercial et quel avenir lui promettez-vous – sachant qu’il a tendance à s’internationaliser grâce à cette forme de « relocalisation » que vous avez évoquée auparavant ?

ML : Personnellement, je suis très optimiste, puisque je pense que ce sont les jeunes qui nous disent de quoi sera fait l’avenir et qu’à force de les cotoyer dans le milieu des écoles de mode, j’estime qu’il y a un gros potentiel pour ce qui est exceptionnel et ce qui met à l’honneur l’intelligence de la main. Pour la maison Sophie Hallette, cette dynamique n’est pas du tout en train de décroître et suscite au contraire un très grand enthousiasme, liée en grande partie au mystère que suscite la création artisanale. C’est peut-être parce que c'est justement un mystère qui fait qu’on ne le percera jamais et qu’on sera toujours là.

TG : Je trouve qu’on a fait le tour de tous les savoir-faire traditionnels du monde et mon travail de recherche vise à se détacher de l’ordre établi pour inspirer, à partir des techniques manuelles, la future industrie.

PG : En guise de conclusion, je vous propose tout simplement de reprendre cette citation d’Alber Elbaz : « La mode est une industrie de gens qui forment notre orchestre, nous n’en sommes que les chefs, sans eux nous ne sommes rien. » En se disant que l’artisanat local, sa richesse et sa multiplicité, sont sans doute un moyen d’utiliser un plus grand nombre d’instruments et d’exprimer toujours plus de nouvelles mélodies.

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