14 mai 2014

Véronique Marrier
Chargée de mission
pour le design graphique au CNAP

Pascal Gautrand
Véronique Marrier Chargée de mission CNAP

Portrait de Véronique Marrier

Véronique Marrier, chargée de mission pour le design graphique au Centre national des arts plastiques (CNAP), raconte à Made in Town son métier, son point de vue sur le graphisme en France et sur les procédés de fabrication inhérents à la création graphique. Titulaire d’un diplôme de lettres obtenu à Bordeaux, Véronique Marrier y ouvre en 1996 la première galerie à exposer du graphisme en France. Elle part ensuite à Paris en 2000 et œuvre pour plusieurs structures dédiées au design graphique comme le Festival international de l'affiche et du graphisme de Chaumont ou le mois du graphisme d’Echirolles. Elle collabore avec Marsha Emanuel au sein de la publication Graphisme en France du ministère de la Culture, avant d’entrer au CNAP en 2008 pour prendre le poste de chargée de mission pour le graphisme.

Pascal Gautrand : Pourriez-vous nous décrire en quoi consiste votre mission de design graphique au sein du CNAP ?

Véronique Marrier : Notre action est plurielle sur tous les plans du design graphique. C’est un art appliqué avec un supplément d’âme qui s’inscrit résolument dans le domaine de la création.

Une des missions du CNAP est notamment de faire des acquisitions d’œuvres dans le domaine de la photographie, des arts plastiques, mais aussi des arts décoratifs. Il existait déjà d’autres institutions qui conservaient du design graphique : la BNF par le biais du dépôt légal, les Arts décoratifs, le Festival international de l'affiche de Chaumont. Le CNAP avait déjà dans son fonds certains objets issus de la commande publique, comme par exemple le sigle du Centre national de la danse créé par Pierre di Sciullo.

On s’est donc interrogé sur une manière pédagogique de faire entrer du design graphique dans les fonds du centre. On a choisi de s’intéresser au processus qui témoigne de la collaboration entre un graphiste et un commanditaire, parce que très souvent, dès lors qu’elle s’inscrit dans le temps, elle produit des fruits très intéressants.

Lors de la première commission en 2010, on a fait l’acquisition de Logorama, un court métrage d’animation qui a reçu un oscar et un césar, avec le script, des roughs, des dessins préparatoires en 3D. On a aussi acquis tout le travail d’Etienne Robial sur Canal+, et aussi des chemins de fer originaux de Peter Knapp, directeur artistique du magazine Elle, qui datent de la fin des années 60-70. Il dessinait à la main sur des feuilles qu’il collait ensuite sur les pages de la revue. Il y avait tout le détail du magazine, de son évolution.

PG : La fondation du département d’art graphique au sein du CNAP est très récente. Comment expliquez-vous cet intérêt tardif pour le design graphique ?

VM : En France, on a tendance à ne pas regarder ces objets graphiques comme des œuvres. Avec le CNAP, ils rentrent enfin dans des collections publiques nationales et on les envisage d’une autre manière. La reconnaissance du graphisme comme un vrai travail de création est arrivée tardivement et a nécessité une certaine maturité, un peu comme avec la photographie il y a quelques dizaines d’années. Les affiches par exemple, élément emblématique des graphistes, n’avaient pas forcément vocation à être conservées.

Les livres sont plus pérennes, mais on s’intéressait plus à leur contenu qu’à leur forme. Ces productions constituent le témoignage d’une pratique et le reflet de la société dans laquelle nous sommes, de grands courants de typographie, de la manière de composer, de nos auteurs. C’est aussi lié à la technique, cela va bien au-delà des objets eux-même. Il y a eu de grands designers et de grands éditeurs comme Pierre Faucheux ou Massin qui ont réalisé toutes les grandes collections que l’on connaît encore : les Folio, les Livre de Poche. On les redécouvre aujourd’hui.

Un travail très important a été fait dans les écoles de graphisme, on demande aux étudiants de faire des mémoires de recherche et donc de se plonger dans des archives pour certaines peu accessibles. Avec la démocratisation du graphisme liée à l’essor des ordinateurs et des logiciels, les gens perdent l’impression que c’est un vrai travail. Voir les fichiers sur une tablette numérique, c’est intéressant, mais regarder un livre comme un objet, dans toutes ses dimensions : avec sa couverture, sa tranche et sa quatrième de couverture, et même en sentir encore l’odeur de l’encre, c’est primordial.

Fers à dorer utilisés dans le cadre de la collaboration entre Philippe Millot et les éditions Cent Pages, présentés lors de l'exposition L'Essai : essayer encore, rater encore, rater mieux chez Made in Town

PG : Vous avez aussi fait l’acquisition du travail de collaboration entre Philippe Millot et les éditions Cent Pages. Comment s’est fait ce choix ?

VM : On a souhaité acquérir l’ensemble de ce travail. Les livres, mais aussi les éléments intermédiaires qui nous permettent vraiment de montrer le travail d’élaboration : couverture à plat, bloc intérieur non massicoté, fers à dorer. Quand ces objets sont montrés les uns à côté des autres, on comprend immédiatement comment se fabrique un livre. On a aussi acquis des carnets dans lesquels Philippe Millot pense en amont ses projets et élabore ses ouvrages. Je ferai un parallèle avec Peter Knapp dans cette manière de poser ses idées. Par ce brouillon merveilleux, c’est toute l’évolution de l’ouvrage qui se dessine. Nous en sommes les témoins grâce à tous ces éléments de l’acquisition.

PG : Au-delà du dialogue entre le commanditaire et le graphiste, comment valorisez-vous les autres métiers liés à la fabrication des ouvrages ?

VM : Valoriser la fabrication n’est pas notre vocation première, mais évidemment une affiche sans imprimeur, sans sérigraphe, ne peut exister. Dans les documents qu’on réalise au CNAP, les rapports d’activité, les cartes de vœux, on mentionne toujours l’imprimeur, le caractère typographique utilisé, le choix du papier. Les graphistes ne sont pas des gens qui peuvent travailler seuls, ils œuvrent toujours en collaboration avec tous les gens de la chaîne graphique : les papetiers, les retoucheurs d’image, les photographes, les directeurs artistiques ou encore les développeurs web. Quand on fait l’acquisition de fers à dorer, comme ça a été le cas avec Philippe Millot et les éditions Cent Pages, on les a considérés comme des outils de travail, conçus dans une volonté particulière. Ces objets nous intéressent parce qu’ils témoignent du processus de création graphique et de ses multiples métiers.

Vitrine présentant un ensemble d’objets de la collection du CNAP issus de la collaboration de Philippe Millot et des éditions Cent Pages dans l’exposition À propos de Graphisme en France, galeries de la rue de Valois, janvier-mars 2014

PG : Pour conclure, avez-vous, personnellement, une pratique manuelle ?

VM : Je ne suis pas du tout douée pour fabriquer des choses ! Mais j’adore faire la cuisine. Toutes les bonnes et belles choses m’intéressent en général. Ce qui me plaît, c’est justement d’accompagner des gens qui ont une pratique unique à valoriser.

www.cnap.fr

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Pascal Gautrand

Pascal Gautrand

Made in Mazamet. Fondateur de Made in Town, consultant et enseignant, il est diplômé de l’Institut français de la mode et ancien pensionnaire de la section design de mode de la Villa Médicis à Rome. Il développe une réflexion, principalement dans le champ de la mode, autour de la culture de la fabrication. Sa démarche, tournée vers la valorisation des savoir-faire, s'exprime au travers de l'écriture, de la vidéo et du stylisme. En tant que consultant, il collabore notamment avec Première Vision à l'organisation de Maison d’Exceptions : l'espace dédié aux savoir-faire textiles au sein du salon parisien et le magazine en ligne éponyme dont il est rédacteur en chef.

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