27 août 2014

Marfa, Texas
Retours aux sources

Pascal Gautrand
Marfa, Texas Retours aux sources

Le ciel de Marfa, Texas, Etats-Unis

En 1972, Donald Judd, maître du courant minimaliste, est l’un des artistes américains les mieux cotés. Cette même année, cherchant à fuir les mondanités new-yorkaises, il fait l’acquisition d’un gigantesque ranch à Marfa au sud-ouest du Texas, non loin de la frontière mexicaine, où il s’installe pour vivre et produire ses sculptures monumentales d’aluminium ou de béton.

C’est dans cette toute petite ville texane, située sur un plateau désertique à 1400 m d’altitude et entouré de montagnes, qu’il rêve avec ses amis artistes Dan Flavin et John Chamberlain, d’un lieu qui accueillerait des œuvres de façon permanente. L’un de ses préceptes artistiques défend en effet le principe d’installation permanente, considérant qu’une œuvre puisse être produite pour un endroit particulier et unique et que les monstrations temporaires dans les musées ou les galeries se font au détriment de ce type d’œuvres.

Quelques années plus tard, en 1979, avec le concours de la DIA Art Foundation, Judd fait l’acquisition à la périphérie de Marfa d’un ancien camp militaire désaffecté de 137 hectares, constitué d’une trentaine de bâtiments qu’il décide de rénover. Le rêve de Judd devient réalité : ouvert au public depuis 1986, la Fondation Chinati est un véritable temple de l’art contemporain et offre à cette ville d’à peine plus de 2000 habitants, la jouissance d’une réputation internationale qui fait se déplacer en masse les aficionados de l’art contemporain, de l’architecture, du design ou même de la mode. L’on y vient du monde entier alors même que la ville n’est desservie par aucune ligne aérienne ou ferroviaire.

Mais en réalité, si Judd choisit Marfa, c’est qu’il connaît déjà la ville. L’histoire raconte que dans sa jeunesse, il aurait servi dans ce camp militaire. Et son attachement au minimalisme du désert trouverait ses racines dans ce premier séjour. Marfa semble avoir cet étrange pouvoir d’attraction nostalgique sur les visiteurs de passage. Un charme enchanteur et envoûtant difficile à définir mais dont le pouvoir mystérieux agit de façon certaine sur de nombreux voyageurs.

Il faut dire que le mystère même est un peu la signature de la ville : depuis toujours, la nuit venue, se manifestent à l’horizon et de manière inexpliquée des lumières étranges. Un observatoire a même était construit à l’extérieur de la ville et constitue presque aujourd’hui l’une des principales occupations nocturnes à Marfa !

Le mythe Marfa

Donald Judd meurt en 1994 mais l’empreinte qu’il a laissée sur la ville est indélébile et nombreux sont ses émules. Ainsi, ces dernières années, Marfa a vu fleurir de nombreux autres lieux qui font la promotion de l’art contemporain. Parmi eux, le Ballroom Marfa, un centre d’art, qui a notamment commissionné aux artistes Elmgreen et Dragset la sculpture Prada Marfa, une fausse boutique Prada construite au milieu du désert. L’espace accueille jusqu’en octobre 2014, Sound Speed Marker, une exposition de Teresa Hubbard et Alexander Birchler qui explore le mythe de Marfa et du Texas en prenant le cinéma comme clef d’entrée.

Le duo d’artistes présente trois installations composées de vidéos et de photographies traitant respectivement : du film Paris, Texas de Wim Wenders ; d’un hypothétique film muet tourné dans les années 1910 sur une montagne à 200 km à l’ouest de Marfa et qui en conséquence a fini par être baptisée Movie Mountain ; et enfin du film Giant qui, en 1955, a rassemblé à Marfa pour une partie du tournage, Elizabeth Taylor, James Dean et Rock Hudson. L’Hotel Paisano local a d’ailleurs quant à lui rebaptisé les numéros de ses chambres des noms des acteurs du film qui les ont occupées à l’époque.

Le génie de Hubbard et Birchler dans cette exposition, c’est d’avoir mis en images et en sons, la part intangible du mythe. Ces trois installations constituent des systèmes de narration filmiques qui racontent l’aura laissée par les films qui les ont inspirés. À partir de nombreux souvenirs qu’ils recueillent par le biais d’interviews filmées et d’images et de sons qu’ils capturent, ils composent le récit d’une mémoire collective, dont la forme est à cheval entre la fiction, le making-of et le documentaire.

Pour l’installation qui s’intitule Grand Paris Texas, les deux artistes ont interviewé une série d’habitants de la ville de Paris au Texas au sujet du film éponyme. L’un d’entre eux fait remarquer que la ville n’est pas du tout présente dans le film, ce qui provoque d’ailleurs une certaine frustration de la part des habitants, fiers qu’un film porte le nom de leur ville, et qui s’attendent – à juste titre – à ce qu’elle en soit le personnage central. Au contraire, selon l’analyse de l’interviewé, dans le film de Wim Wenders, la ville représente la quête de l’impossible, cette volonté de retour en arrière nostalgique. Le personnage principal du film souhaite retrouver son passé perdu et Paris au Texas en devient le symbole et l’incarnation.

Présenter cette œuvre justement à Marfa, une autre ville texane qui rayonne aujourd’hui grâce à la convergence de nombreux mythes – de l’impulsion nostalgique de Donald Judd, au souvenir de la présence de nombreuses stars de cinéma pour le tournage de Giant, en passant par le mystère irrésolu des lumières de Marfa – rend la visite de cette exposition plus forte et plus belle encore.

Productions locales

Dans les pas de Donald Judd à Marfa, cette quête du lieu de réalisation idéal semble aussi trouver un écho auprès de nombreux artistes et autres « makers ». Tienda M, une boutique qui, autour des vêtements de la marque californienne Dosa, présente un assortiment d’objets pour la maison et d’accessoires, propose aussi une édition spéciale de savons « Made in Marfa » produite artisanalement par Ginger Griffice.

En 2004, Ginger tombe à son tour amoureuse de la ville et décide finalement de venir s’installer à Marfa. Très vite, pour s’occuper au milieu du désert, elle se lance dans la fabrication de savon. L’aventure débute un peu comme un hobby, Ginger voyage en France et suit un stage auprès d’un parfumeur à Grasse, consulte des tutoriels sur le net et s’appuie pour constituer ses mélanges, sur des plantes et des ingrédients locaux tels que le lait de chèvre Marfa Maid produit par Allan et Melinda. Très vite, le succès de cette petite ligne de savons et de crèmes Brand Marfa la pousse à devoir produire artisanalement des séries spéciales de savons pour Anthropologie.

Pour Mimi et Robert Dopson, qui signent Mimi y Roberto leurs productions artisanales de poteries, l’histoire est tout à fait similaire. Ce couple, après de nombreuses années de pratique dans un cabinet dentaire à Austin, a succombé aux sirènes du désert et a choisi de venir vivre à Alpine, une ville voisine à quelques dizaines de miles de Marfa. Les produits qu’ils tournent, minimalistes, inspirés des cultures japonaises et italiennes, sont aussi en vente dans les boutiques hype de Marfa, comme le Marfa Book Company, une librairie/galerie qui leur consacre une vitrine.

Aventuriers voyageurs, si cette destination vous tente, sachez bien que le charme de Marfa ne vous laissera certainement pas indifférents. Et, attention, peut-être même que cette vibration et cette magie qui font la particularité des lieux et qui peuvent parfois les rendre si attachants, auront raison de vous et qu’à votre tour, séduit par Marfa et le désert alentours, vous n’en reviendrez pas…

Merci à Geoff Mino

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Pascal Gautrand

Pascal Gautrand

Made in Mazamet. Fondateur de Made in Town, consultant et enseignant, il est diplômé de l’Institut français de la mode et ancien pensionnaire de la section design de mode de la Villa Médicis à Rome. Il développe une réflexion, principalement dans le champ de la mode, autour de la culture de la fabrication. Sa démarche, tournée vers la valorisation des savoir-faire, s'exprime au travers de l'écriture, de la vidéo et du stylisme. En tant que consultant, il collabore notamment avec Première Vision à l'organisation de Maison d’Exceptions : l'espace dédié aux savoir-faire textiles au sein du salon parisien et le magazine en ligne éponyme dont il est rédacteur en chef.

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