18 sept. 2013

Federica Sala
Commissaire d'exposition

Jean-Philippe Trapp
Federica Sala Commissaire d'exposition

Portrait de Federica Sala

A l’occasion du salon d’art contemporain MiArt qui s’est tenu récemment à Milan, Made in Town a rencontré Federica Sala, co-fondatrice de PS Design Consultants, commissaire d’exposition et consultante. Au cours de cet entretien informel, elle évoque son métier et fait le point sur l’évolution et les particularités du secteur du design, en France comme en Italie.

« Un bon designer en général, c’est celui qui a une bonne idée et qui sait aussi déjà donner des éléments pour sa mise en production. »
– Federica Sala

Pascal Gautrand : Le salon MiArt vous a confié le commissariat de la section design, comment s’est développée cette mission ?

Federica Sala : C’est la 18ème édition du salon d’art contemporain de Milan, mais la première fois qu’elle y accueille une section design. C’était le souhait du nouveau directeur, Vincenzo De Bellis, car Milan représente l’excellence dans le domaine du design, et le salon du meuble est toujours le lieu où les éditeurs et les entreprises venus du monde entier présentent leurs nouveautés. Même s’il y a beaucoup de salons importants comme Maison & Objet ou le salon international du design et de l’architecture intérieure à Cologne, les nouveautés sont toujours présentées à Milan. L’idée était donc de consacrer deux semaines à l’excellence de la création contemporaine à Milan, et cela n’aurait pas été possible sans incorporer le design.

PG : La notion de pièce unique, commune à l’art et au design, explique-t-elle le rapprochement de ces deux champs ?

FS : En ce qui concerne l’art-design, l’histoire naît en Italie, même si elle s’est ensuite beaucoup développée en France. Les premières galeries qui proposaient des séries limitées, comme celle du groupe Memphis fondée par Ettore Sottsass Jr, sont nées à Milan dans les années 80. Cela dit, c’est vrai que cette conception de pièces uniques, de séries limitées et d’édition a beaucoup été appliquée en France grâce à la galerie Mouvements modernes et, en particulier, grâce à Pierre Staudenmeyer, auquel une rétrospective à Paris a été dédiée à l’occasion de ses 25 ans de carrière. A l’époque, sa galerie s’appelait Néotù, et c’est grâce à lui que les designers italiens qui se placent à la frontière entre l’art et le design, comme Andrea Branzi par exemple, se sont développés à l’international et en France. La raison pour laquelle on trouve une richesse de galeries de design à Paris, comme il n’y en a dans aucune autre ville au monde, c’est qu’une partie de l’histoire de l’édition découle de l’esprit des Arts décoratifs français. D’ailleurs, au sein du musée des Arts décoratifs à Paris, on retrouve une section design.

PG : Quelle est donc la spécificité du design italien par rapport à l’approche française ?

FS : En Italie, la notion de design a toujours été très liée au secteur de l’industrie, et même si le terme « design » est né dans ce pays – en grande partie parce que c’était le lieu où s’installaient les éditeurs et les agences – on ne peut cependant pas mettre en avant un « design italien » à proprement parler. Le design est avant tout une discipline internationale, comme en témoignent toutes les nouvelles générations d’artistes. A une époque, même si le design se caractérisait déjà par son côté international, les éditeurs s’avéraient être en majeure partie italiens, mais maintenant on trouve des éditeurs de design un peu partout dans le monde. C’était donc important pour Milan de prendre en considération l’aspect artistique incontournable du design, qui travaille justement sur cette double branche : d’un côté l’industrie et, de l’autre, la pièce unique, la pièce sur commande ou la série limitée.

Entre-temps, la société a connu une forte évolution : la communication a pris de l’importance et beaucoup d’éditeurs font maintenant des séries limitées dans le cadre d’opérations plutôt marketing. Kartell a fait des chaises avec Missoni, cette année Cassina présente des pièces créées en collaboration avec Karl Lagerfeld. Il y a un croisement entre toutes les disciplines : la mode, le design, etc. L’année passée, Vitra a réédité du mobilier Jean Prouvé en collaboration avec la marque de jeans G-Star.

Galerie BSL

Dans notre société actuelle, il y a ce désir de traiter le mobilier comme un objet de mode dans le sens où on achète un objet qui vraiment correspond à soi, en particulier en Italie où la tradition de la maison est très forte et influence tous les secteurs. Dans ce genre d’opérations, il y a d’un côté l’aspect communication, marketing, co-branding et de l’autre, l’aspect lié aux savoir-faire et à la technologie.

Si à l’origine, les designers étaient architectes de formation – et donc conscients des contraintes liées à l’ingénierie – les nombreuses écoles de design, plus ou moins reconnues, qui se sont ensuite développées à travers le monde, ont petit à petit formé des designers dépendants des techniques informatiques et des logiciels 3D, qui favorisent des modes de conception purement virtuels. En conséquence, dans les années 90, le secteur du design s’est trouvé confronté à un grand problème d’ordre pratique, car le rôle du designer ne peut se limiter à dessiner une jolie forme qui fera le tour des blogs Internet, mais doit aussi permettre à un ingénieur de transformer un projet en un objet reproductible. En général, un bon designer c’est celui qui a une bonne idée et qui sait aussi déjà donner des éléments pour sa mise en production.

PG : En Italie, comment se fait la jonction entre le design, l’artisanat et l’industrie ?

FS : Généralement, comme son nom l’indique, le design industriel doit être au service de l’industrie. Un bon designer doit par exemple savoir comment économiser du bois s’il fait des chaises en bois, comment adapter une pièce pour qu’elle soit réalisée en grande série, ou qu’elle soit éventuellement empilable afin que son transport soit moins coûteux. En fonction des produits et du positionnement de marché, le designer doit savoir prendre en compte l’ensemble de ces paramètres.

Derrière, il y a une industrie qui doit produire des machines capables de transformer des dessins en pratique. Si vous visitez la société Alessi, c’est intéressant car les bureaux et les studios se trouvent directement au-dessus des ateliers qui travaillent l’acier et les différentes matières : il y a une forme de continuité entre les designers et les industriels.

L’artisanat est arrivé après puisqu’après avoir eu tout un développement important au sens technique [ndlr, invention du rotomoulage par un ingénieur italien, technique très utilisée dans le plastique] et avec cette perte du projet du designer dans les années 90, on assiste au grand retour du bon design, du bon designer, qui est capable de dessiner un projet et surtout qui est capable de travailler avec des artisans. L’échange entre l’artisan et le designer est très important : si l’on prend l’exemple de la Superleggera de Giò Ponti éditée par Cassina, c’était un véritable défi réalisé grâce à un artisan de Brianza [ndlr, Brianza est un district en Lombardie, près de Milan, où se trouve l’une des plus grandes concentrations d’éditeurs et de producteurs de design]. A l’heure actuelle, c’est en replaçant la relation designer-artisan au cœur de la formation que de nombreuses grandes écoles de design font la différence.

Galerie Carwan

Par ailleurs, dans le champ de l’art-design, on note aussi un retour à la pratique de la sculpture. Dans ce cas, quel que soit le style des créations, le rôle du designer incarne à la fois celui de l’artiste et du fabricant. C’est par exemple le cas de Maarten Baas, le designer néerlandais, qui produit lui-même ses pièces dans son atelier. Les jeunes designers qui travaillent avec lui font un travail manuel, comme dans les ateliers de peintres ou de sculpteurs de la Renaissance. La série des mobiliers brûlés : ce sont eux qui les brûlent. Pour le mobilier en argile synthétique : ce sont aussi eux qui font chauffer la matière et la sculptent. C’est typique d’une nouvelle génération. Maarten Baas a un pied entre le design industriel et l’art-design, il travaille à la fois au développement de projets industriels et sur ses productions artisanales personnelles : dans ce dernier cas, il conçoit des pièces uniques ou en séries limitées qu’il fabrique dans son propre atelier et qui sont distribuées par des éditeurs. Même si elles sont produites en série dans le sens où ce sont les mêmes meubles qui ne présentent pas de différences radicales, elles ne résultent pas d’un processus industriel, mais d’un travail artisanal.

Michele De Lucchi, de son côté, a développé sa propre collection intitulée Collezioni Privata. Il met l’accent sur son travail de recherche artisanal, avec le bois et le verre comme principaux matériaux. Il possède néanmoins plusieurs cordes à son arc puisqu’il est principalement connu pour son best-seller : la lampe Tolomeo, vendue à des centaines de milliers d’exemplaires, loin de l’idée d’une production artisanale. En règle générale, dans son travail, les frontières entre architecture, sculpture et design sont très fines : il a notamment lui-même sculpté une série de sept plateaux en bois, pièces uniques présentées en 2009 lors d’une exposition à Milan et qui, une fois accrochés au mur comme des tableaux, dévoilent des façades de bâtiments. Bien entendu, les acheteurs de ce type d’objets s’inscrivent dans une démarche de collectionneurs et s’apparentent davantage à des amateurs d’art qu’à des consommateurs de design.

Les designers actuels conçoivent de plus en plus souvent des lignes artisanales parallèles : ce phénomène qui a tendance à se généraliser influe sur la richesse et l’hétérogénéité du secteur du design et la porosité des frontières entre art, industrie et artisanat.

www.p-s.it

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Jean-Philippe Trapp

Jean-Philippe Trapp

Made in Metz. Diplômé de l’Institut de commerce de Nancy, où il a suivi une formation pluridisciplinaire en management centrée sur l’industrie du luxe, il amorce dans son mémoire de fin d’études une réflexion sur le rôle joué par l’artisanat dans ce secteur et les possibilités qu’offre ce dernier pour imaginer de nouveaux modèles de production. Il découvre toute la richesse du patrimoine français au cours d’une mission à l’Institut national des métiers d’art et souhaite à présent valoriser auprès du public les savoir-faire locaux – originaires d’Europe ou du monde entier – ainsi que les pratiques culturelles qui en découlent, au travers de projets variés, principalement dans les domaines de la mode, du design et de l’art.

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