4 sept. 2013

Copenhague
La convergence de l'artisanat
et du design danois

Pascal Gautrand
Copenhague La convergence de l'artisanat et du design danois

Designmuseum Danmark

À Copenhague, le design est partout : le Designmuseum Danmark, musée national des Arts décoratifs, en retrace l’évolution historique danoise et Illums Bolighus, grand magasin dédié à la décoration d’intérieur fondé en 1941, en est devenu l’institution depuis qu’en 2001 Sa Majesté la reine du Danemark l’a promu fournisseur officiel de la cour. Les rues de la ville, qui regorgent de boutiques et de concept stores dont les vitrines mettent autant en avant les productions locales que les designers internationaux, illustrent parfaitement le culte véritable que le Danemark voue au design.

Si la figure du designer a longtemps été associée à celle de l’industrie qui l’a fait naître, une véritable contamination culturelle est aujourd’hui en œuvre entre les champs du design et de l’artisanat ; et une balade à Copenhague suffit pour mesurer l’ampleur de ce phénomène qui se développe au Danemark comme ailleurs. De la petite série à la pièce unique, le pays redécouvre non seulement le plaisir de fabriquer des objets à la main, mais surtout souligne l’importance et les spécificités de la fabrication en offrant une visibilité croissante aux artisans, à leurs savoir-faire et à leurs ateliers.

Chaque année à la même époque et depuis maintenant 30 ans, l’association Danske Kunsthåndværkere, qui fédère 470 artisans au niveau national, organise le Kunsthåndværker Markedet – littéralement, le marché des artisans d’art – dénommé Crafts Fair en anglais. D’un pays à l’autre et d’une époque à l’autre, les notions d’art, d’artisanat, d’artisanat d’art ou de design sont fluctuantes. Ces pratiques se superposent, s’additionnent, et leurs frontières sont indistinctes. Ainsi, en français comme dans de nombreuses langues, il semble difficile de proposer une traduction qui se fasse le reflet fidèle de la diversité des approches des producteurs – artisans, designers ou artistes – sélectionnés pour participer à ce type de manifestation. À la variété des approches répond l’hétérogénéité des techniques : les arts céramiques sont particulièrement représentés – de la terre cuite à la porcelaine – mais aussi le travail du verre ou du métal, l’orfèvrerie, et plus sporadiquement, le textile : tricot, impression sérigraphique et tissage. Seule la visite des quelques 130 stands permet de se rendre compte – au cas par cas – du niveau de qualité ou d’originalité des productions présentées.

Kunsthåndværker Markedet

Danske Kunsthåndværkere est également à l’origine de l’organisation de la Biennale d’artisanat et de design, créée il y a bientôt vingt ans et qui s’est tenue pour la première fois en 2013 dans la Rundetaarn (la Tour Ronde) au centre de la ville. Autour de la double thématique du savoir et du dialogue, 52 projets de designers, d’artistes ou d’artisans ont été rassemblés, regroupant diverses approches issues des secteurs de la mode, du design d’objet, de l’architecture ou du textile. L’association, au-delà de son rôle purement économique et politique, se positionne aussi comme un acteur culturel à part entière et défend le rôle sociétal de la création et des artisans, comme l’annonce sa présidente Hanne Lange Houlberg : « L’artisanat permet de transmettre plus qu’un savoir ou qu’un savoir-faire, il cristallise aussi le fonctionnement global de la société et de l’esprit humain, en impliquant pour chacun une forme de responsabilité au sein d’une filière de production collaborative. »

Chaque nouvelle édition de la Biennale attribue un prix aux projets qui se distinguent de par leur originalité et cette année, Gitte Nygaard et Josephine Winther se sont vues accorder une bourse pour la création de leur projet commun Makers Move. Le duo a transformé un tricycle en atelier de fabrication de bijoux itinérant et propose d’échanger avec le public le récit d’histoires liées à des objets fétiches contre un médaillon réalisé à partir du moulage de l’empreinte de l’objet en question. Chaque médaillon est réalisé en deux exemplaires – dont l’un demeure en possession des artistes – et un site Internet regroupe les différents récits, chacun associé à l’image du médaillon qui lui correspond.

Makers Move

S’il s’agit d’un projet plutôt expérimental – l’intérêt des deux artistes danoises porte avant tout sur la matérialisation de la valeur symbolique et sociologique des objets qui nous entourent – il met aussi la fabrication artisanale au centre de l’expérience et remplace le studio de l’artiste par l’atelier de l’artisan, proposant du même coup une relation d’équivalence entre les deux qui, dans une certaine mesure, élève la production artisanale au niveau de la reconnaissance artistique.

Cette renaissance de l’expression artisanale favorise aussi l’émergence de nouveaux lieux qui redonnent à l’atelier de fabrication ses lettres de noblesse. Une visite dans le quartier de Vesterbro, à l’ouest de la ville, permet sans conteste de découvrir la création sous un point de vue original : qu’il s’agisse de fabrication, de transformation ou de réparation, la notion d’atelier est omniprésente dans des lieux hybrides qui accompagnent les objets à vendre d’une perspective sur les savoir-faire et les techniques qui les font naître.

Designer Zoo est probablement l’exemple le plus affirmé. Orientée autour du travail du métal, du bois, de la céramique ou du verre, cette galerie/boutique a non seulement pour particularité de présenter une sélection d’objets de décoration, de bijoux et de mobilier, mais elle accueille également des designers en résidence. Ces derniers se voient accordés des ateliers rendus visibles aux visiteurs par des ouvertures vitrées directement opérées dans l’espace de la boutique qui, au second plan, rendent ainsi manifestes le savoir-faire et les étapes de la fabrication. Les designers bénéficient à la fois d’un lieu de travail et d’une plateforme de communication originale qui offre une transparence totale aux conditions de fabrication de leurs productions.

Designer Zoo

Un premier espace, dont les vitrines s’ouvrent sur la rue, accueille une exposition thématique : des pièces uniques, des expérimentations et des installations autour de la matière – qu’il s’agisse du verre, de la terre cuite ou de la céramique – affirment le positionnement innovant de ce lieu envers le design et l’artisanat.

Au sous-sol, l’atelier de Karsten Lauritsen, fondateur de Designer Zoo, est dédié à la fabrication de beantables – ces iconiques tables basses, en forme de haricots, caractéristiques du design danois. Outre les pièces exposées, il est possible de commander, avec une large sélection de matières et de coloris proposés, du mobilier qui sera réalisé sur mesure. Une vidéo qui tourne en boucle sur un écran plat déroule l’intégralité des étapes de la fabrication et là encore, une fenêtre donne sur l’atelier où sont directement découpés les plateaux de chaque table.

À quelques encablures de là, la boutique Arttiles propose des carreaux décoratifs qui sont aussi directement produits sur place. Toutes de même format, les pièces sont fabriquées en petite série selon deux techniques : la faïence et la toile imprimée. Les deux sont combinables pour recréer des installations adaptables aux surfaces et aux goûts les plus variés. La sélection se fait directement d’après les pièces exposées sur les murs ou bien depuis des bacs de bois qui accueillent les carreaux ou les toiles déjà produites. L’espace de vente communique par une porte avec l’atelier qui n’est pas réellement accessible mais où l’on peut tout de même apercevoir le cours de la fabrication, sentir la chaleur du four et l’odeur des colorants.

Plus au nord du quartier, plusieurs rues s’articulent autour de Værnedamsvej, regroupant différents bars et boutiques qui attirent une clientèle cool et branchée, à l’accent hypster. Sur Gammel Kongevej, au numéro 85, Redesign est un projet local développé en collaboration avec l’Armée du Salut qui ne produit pas de vêtements, mais les transforme. À côté d’une sélection de pièces vintage, cette petite boutique qui se déploie tout en longueur propose une ligne de vêtements et d’accessoires « re-designés » d’après des vêtements de fripes. Tout au fond de la boutique se situe l’atelier de transformation, largement éclairé par de grandes fenêtres qui donnent sur l’arrière-cour de l’immeuble et organisé autour d’une grande table de coupe.

A deux rues de là, affairée au ponçage de quelques pièces moulées en céramique, Pia Rasmussen a installé une table de travail en plein cœur de sa boutique. Visible depuis la rue au travers des vitrines, sa silhouette au travail bouscule l’idée poussiéreuse de l’artisan, enfermé au fond de son échoppe vieillotte. Ses créations résolument contemporaines et colorées – bijoux ou objets de décoration – résonnent avec le goût d’une clientèle internationale.

À Copenhague, la passion du design et de la création contemporaine est au service de la redécouverte de l’artisanat et, comme le déclare Hanne Lange Houlberg, la ville prouve avec beaucoup de finesse que le langage de la fabrication est universel : « L’artisanat a la capacité de transformer le banal en extraordinaire aux yeux de tous et – grâce à son potentiel métaphorique, à ses mythes, à ses signes, à ses symboles, à sa fonction poétique – il est aujourd’hui un moyen d’échanges entre les diverses cultures et un véritable instrument de savoir. »

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Pascal Gautrand

Pascal Gautrand

Made in Mazamet. Fondateur de Made in Town, consultant et enseignant, il est diplômé de l’Institut français de la mode et ancien pensionnaire de la section design de mode de la Villa Médicis à Rome. Il développe une réflexion, principalement dans le champ de la mode, autour de la culture de la fabrication. Sa démarche, tournée vers la valorisation des savoir-faire, s'exprime au travers de l'écriture, de la vidéo et du stylisme. En tant que consultant, il collabore notamment avec Première Vision à l'organisation de Maison d’Exceptions : l'espace dédié aux savoir-faire textiles au sein du salon parisien et le magazine en ligne éponyme dont il est rédacteur en chef.

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