16 oct. 2013

L'Usine Kugler à Genève
La jonction de l'art et de l'industrie

Pascal Gautrand
L'Usine Kugler à Genève La jonction de l'art et de l'industrie

A la pointe ouest de la ville de Genève, la rencontre du Rhône et de l’Arve forme un triangle de terre qui définie « La Jonction ». C’est dans ce quartier excentré, qui marque la frontière entre la ville et la nature, que s’élève l’Usine Kugler, un ancien complexe industriel couronné d’une cheminée de briques rouges, jadis dévolu à l’activité de fonderie. Propriété de l’Etat de Genève depuis 1996, cette ancienne robinetterie qui abrite aujourd’hui les ateliers de nombreux artistes et designers est devenue un espace associatif, lieu de convergences artistiques et créatives.

L’usine est investie par neuf associations d’artistes et de designers, chacune en charge de la gestion d’une partie des bâtiments, qui proposent à leurs membres, selon le cas, des open spaces ou des espaces individuels. Des espaces collectifs, des galeries d’exposition, une cantine – et même un sauna finlandais installé sur le toit de l’usine – assurent le lien collectif et contribuent aux échanges entre les quelques 180 artistes, designers, photographes, sérigraphistes, qui travaillent dans les différentes ailes du bâtiment. Collectivement, de nombreuses soirées ou portes-ouvertes sont organisées pour présenter l’activité artistique variée du lieu (expositions, performances, projections, etc.) et créer ainsi l’ouverture et l’interface avec le public extérieur.

Depuis 2012, Muriel Laurent, designer de bijoux, loue l’un des ateliers installés au dernier étage du bâtiment. Deux pièces de tailles modestes, en enfilade et dont les fenêtres donnent sur les toits, accueillent un établi, quelques machines, beaucoup d’outils, un bureau et un coin salon.

« Je consomme local, je me nourris local, c’est ma façon de vivre : produire mes bijoux ailleurs ne serait pas cohérent. » Privilégiant les rapports de proximité, Muriel a donc choisi de faire appel à des fournisseurs et des sous-traitants installés à Genève (pour les opérations de fonte, de sablage ou de polissage) ou à Chaux de Fonds, dans le Jura, berceau de l’industrie horlogère française (pour les traitements de surfaces comme la PVD – abusivement appelée « céramique » – ou l’électrolyse). Pour les opérations de sertissure les plus complexes, elle s’adresse à Florie Dupont, qui développe aussi sa propre ligne de bijoux et évolue dans un réseau professionnel de créateurs qui gravitent autour de la Head, Haute école d’art et de design à Genève.

En revanche, pour Muriel, le contrôle de la provenance des métaux précieux est absolument hors de portée. N’ayant pas les quantités de production minimum qui justifieraient l’achat direct des métaux à traçabilité garantie auprès des fournisseurs, elle dépend entièrement du sourcing mis en place par les fondeurs auxquels elle s’adresse. Au niveau mondial, de récents scandales dénoncent les multiples violations des règles environnementales commises par les exploitations minières, notamment le déversement de cyanure dans les rivières d’Amérique latine. Les sociétés d’extraction de minéraux précieux qui respectent les normes environnementales et sociales internationales se comptent sur les doigts de la main et leurs productions sont en majeure partie préemptées par les maisons de luxe et la bijouterie traditionnelle, réduisant du même coup l’accès à l’approvisionnement en « métaux propres » pour les designers indépendants ou même pour les petites marques.

Si Muriel s’applique en interne à la réalisation artisanale de prototypes sculptés dans la cire et aux diverses étapes de finition et de contrôle, elle dépend de la grande industrie traditionnelle pour la fonte de ses pièces dans les différents métaux, l’or ou l’argent massifs qu’elle utilise, et fait aussi plus ponctuellement appel aux innovations nanotechnologiques – qui l’intéressent tout particulièrement – et qu’elle adapte à la finition de ses bijoux.

L’usine Kugler se pose en digne représentante de l’évolution actuelle de la société et de ses modes de production. Le bâtiment lui-même, architecture vestige de l’âge d’or industriel du 20ème siècle, prête aujourd’hui sa coquille à une multitude de petits ateliers. Notre époque privilégie ainsi la diversité, la créativité et l’esprit de réseau au règne révolu de la production industrielle sérielle et standardisée. Un dilemme se pose : l’artisan qui intègre pour sa production le sens esthétique et l’innovation industrielle est-il en passe de devenir le nouveau designer ou est-ce au contraire le designer industriel qui, désormais autonome vis à vis de l’industrie, incarne la figure du nouvel artisan du 21ème siècle ? Dans les deux cas, le design applique aujourd’hui les enseignements de la culture industrielle aux techniques artisanales traditionnelles et ses « faiseurs » actuels (qu’ils se nomment artisans ou designers) s’attachent chaque jour à opérer de nouvelles formes de jonctions entre l’art et l’industrie.

www.usinekugler.ch

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Pascal Gautrand

Pascal Gautrand

Made in Mazamet. Fondateur de Made in Town, consultant et enseignant, il est diplômé de l’Institut français de la mode et ancien pensionnaire de la section design de mode de la Villa Médicis à Rome. Il développe une réflexion, principalement dans le champ de la mode, autour de la culture de la fabrication. Sa démarche, tournée vers la valorisation des savoir-faire, s'exprime au travers de l'écriture, de la vidéo et du stylisme. En tant que consultant, il collabore notamment avec Première Vision à l'organisation de Maison d’Exceptions : l'espace dédié aux savoir-faire textiles au sein du salon parisien et le magazine en ligne éponyme dont il est rédacteur en chef.

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