28 mai 2014

Olivier Gadet
Fondateur des éditions Cent Pages

Pascal Gautrand
Olivier Gadet Fondateur des éditions Cent Pages

Portrait d'Olivier Gadet. Crédit photo : Philippe Millot.

Olivier Gadet est le fondateur des éditions Cent Pages. Pour Made in Town, il revient sur la création de sa maison d’édition, sa collaboration au long cours avec le dessinateur de livres Philippe Millot et sur les techniques de fabrication qu’il fait revivre avec ses livres en dehors des critères standardisés de l’édition. Une sélection d’ouvrages est disponible à la vente sur le Shop Made in Town.

Pascal Gautrand : Vous avez une double casquette : éditeur et fabricant de livres. Comment vous est venue cette envie de monter une maison d’édition et comment cette activité s’articule-t-elle avec la gestion de la fabrication de livres pour vos clients ?

Olivier Gadet : Je me suis inspiré de Centopagine, une collection développée en Italie dans les années 70-80 par Italo Calvino et qui a réuni en tout environ 70 ouvrages. Centopagine était un format de collection atypique, on y trouvait à la fois des romans et des nouvelles. Cela permettait à Calvino de développer l’idée qu’il y avait beaucoup de textes qui n’étaient pas traités dans les formats attendus et définis (« cent pages » : plus long qu’une nouvelle, mais plus court qu’un roman). Je suis donc parti modestement de cette idée-là pour créer ma maison d’édition, comme une sorte de clin d’œil au projet de Calvino.

J’avais envie de travailler sur des projets de livres qui me plaisaient et qui ne rentraient pas nécessairement dans les standards habituels. J’avais conscience qu’avec cette activité je ne gagnerais pas ma vie, alors je me suis dit que j’allais proposer mes services à des gens qui font des livres. Et petit à petit, j’ai commencé à engranger pas mal de commandes auprès de musées, d’associations, de collectivités publiques. Quand je fabrique mes livres, je fais ce que je veux et quand je réponds à une commande, je m’adapte à la demande, sans demi-mesure, en essayant de respecter le plus possible le cahier des charges.

L’exposition L'Essai : essayer encore, rater encore, rater mieux, collaboration entre Philippe Millot et Olivier Gadet, chez Made in Town

PG : Au-delà de la relation avec vos clients, vous interagissez avec de nombreux autres métiers pour pouvoir fabriquer vos livres. Comment avez-vous commencé à travailler avec le graphiste Philippe Millot ?

OG : Mes livres n’ont pas toujours été si particuliers. Au départ, c’était assez modeste comme type de fabrication, je m’occupais seulement de la logistique : mettre en page les articles, réaliser le suivi de l’impression, etc. Suite à ma rencontre avec Philippe Millot en 1997, les choses ont évolué. On avait comme client commun l’Association pour la diffusion de la pensée française (ADPF), un opérateur pour le ministère des Affaires étrangères, dont le rôle était de promouvoir la culture française à l’étranger par la publication d’un certain nombre de travaux sous forme de livres, d’expositions, d’affiches.

Le premier livre sur lequel on a travaillé, c’était L’Essai, un ouvrage sur les essais en France qui a plutôt bien fonctionné. On a ainsi appris à se connaître et on s’est bien entendu. Puis en 1999, j’ai eu envie de lui proposer de travailler sur mes propres livres. C’est ainsi qu’on a démarré sur une première collection appelée « Cosaques » et puis sur une collection qu’on a longtemps surnommée « Rouges-Gorges », parce que les tranches étaient peintes en rouge.

PG : La collaboration avec Philippe Millot est-elle devenue un prétexte pour aller chercher et faire appel à des fournisseurs et des savoir-faire particuliers ?

OG : Les techniques peu usitées m’intéressaient, mais je n’avais pas eu l’occasion de les mettre en application. Cela a été un vrai échange avec Philippe Millot et le travail pour l’ADPF a été une sorte de laboratoire. Nous avons recherché des savoir-faire anciens, dont certains étaient presque disparus : le gaufrage, le marquage à chaud, l’utilisation de la sérigraphie, de certains vernis, du relief, des tranches de couleur. Il a fallu chercher des personnes qui maîtrisaient encore ces techniques, ce qui m’a amené à circuler dans toute la France. J’aime toutes sortes d’effets. Par exemple, pour le livre qui s’appelle Pas maintenant d’Arthur Cravan, on a travaillé sur une addition de nombreuses techniques : il y a de l’impression offset, de la sérigraphie, de l’impression relief, du marquage à chaud.

Pas maintenant, Arthur Cravan, éditions Cent Pages, 2014

PG : Pour la production de vos ouvrages, comment se déroulent les échanges avec vos ateliers partenaires ?

OG : J’aime beaucoup me rendre sur place dans les ateliers. Les livres se font réellement pendant la phase de production. Il peut y avoir des imprévus, des accidents, des ratés, des impasses dont il faut sortir et trouver d’autres solutions. Et cela peut être intéressant à exploiter. Il y a de nombreuses décisions qui se prennent dans les ateliers.

Par exemple en 2009, pour l’ouvrage Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon, composé sur un format à l’italienne de 17 sur 11 cm. Le façonnier nous a expliqué que ce n’était pas possible pour lui de le réaliser à ce format et qu’il pouvait l’imprimer sur un format plus grand de 17 par 15 cm, pour ensuite le couper au format demandé. Pour ne pas se retrouver avec un bandeau de 17 par 4 cm avec rien dessus, nous l’avons retravaillé pour en faire le catalogue des éditions Cent Pages. On a donc obtenu deux livres au lieu d’un. C’est ce que j’appelle un accident de fabrication, qu’on a pu heureusement anticiper et tourner à notre avantage, parce que je suis allé dans l’atelier au moment où se décidait cette opération. Ce sont des objets qui existent en tant que tels et qui peuvent également engendrer des idées pour de futurs développements. Parfois les imprimeurs trouvent mes demandes particulièrement étranges !

Pour le livre Pas Maintenant d’Arthur Cravan qui est un bloc cousu, collé au dos pour que les cahiers tiennent bien en place les uns avec les autres, on vient poser dessus en guise de couverture une jaquette qui en plus est une affiche !

Crédit photo : Philippe Millot

Il n’y a pas deux livres identiques, avec des éléments intérieurs qui sont placés différemment et mis dans un ordre différent. Et j’aime bien cette idée-là, que chaque objet est unique. Quand je vois ce qui est fabriqué dans les imprimeries, j’ai l’impression que tout le monde veut faire le même objet, la même chose. Dans un tirage, tous les exemplaires sont identiques et puis quand on passe d’un livre à un autre, les formats et les papiers sont toujours sensiblement les mêmes. On cherche à répondre à une certaine forme de standardisation économique. Ce qui n’est pas forcément intéressant pour moi.

PG : Pour conclure, avez-vous, personnellement, une pratique manuelle ?

OG : Ça m’arrive de faire des maquettes, des prototypes de livre, avec du papier et un cutter. Et je laisse toujours certains accidents se produire dans mon processus de fabrication !

Crédit photo : Frédéric Millot

centpages.atheles.org

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Pascal Gautrand

Pascal Gautrand

Made in Mazamet. Fondateur de Made in Town, consultant et enseignant, il est diplômé de l’Institut français de la mode et ancien pensionnaire de la section design de mode de la Villa Médicis à Rome. Il développe une réflexion, principalement dans le champ de la mode, autour de la culture de la fabrication. Sa démarche, tournée vers la valorisation des savoir-faire, s'exprime au travers de l'écriture, de la vidéo et du stylisme. En tant que consultant, il collabore notamment avec Première Vision à l'organisation de Maison d’Exceptions : l'espace dédié aux savoir-faire textiles au sein du salon parisien et le magazine en ligne éponyme dont il est rédacteur en chef.

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