21 mai 2014

Royal Copenhagen
Délocaliser le geste

Magali An Berthon
Royal Copenhagen Délocaliser le geste

Crédit photo: Royal Copengahen

Royal Copenhagen, fournisseur officiel de porcelaine royale, a été fondé à Copenhague en 1775 sous l’égide de la reine Juliane Marie. Cette vénérable maison porte encore aujourd’hui la tradition de la porcelaine peinte à la main, selon un savoir-faire typiquement danois qui a fait sa renommée dans le monde entier. Emblème jamais égalé d’un raffinement à la Danoise, la vaisselle de Royal Copenhagen est reconnaissable par la blancheur immaculée de sa faïence et la délicatesse de ses motifs floraux peints à la main, expression minutieuse des nombreuses heures de travail des artisans de la maison. Il est donc plutôt surprenant d’apprendre que la majeure partie de sa production se fait, non plus au Danemark, comme on pourrait l’imaginer, mais en Thaïlande, dans un grand atelier situé à Saraburi, près de Bangkok.

Comment garder l’identité d’un savoir-faire local tout en produisant à l’étranger ?

A l’heure de la mondialisation, la compagnie qui a été revendue en 2012 à Fiskars, une multinationale finlandaise de produits de décoration et de jardinage, s’est donc attelée à réduire ses coûts de production par la délocalisation. Après avoir produit sa porcelaine au Danemark pendant 225 ans, le choix de Royal Copenhagen s’est tourné vers un pays de forte tradition artisanale. La Thailande est réputée pour sa production de porcelaine et reconnue pour l’habileté de ses artisans qualifiés.

Cette aventure démarre en 2003. Royal Copenhagen dépêche deux artisans d’art instructeurs danois pour former une dizaine d’apprentis thaïlandais, tous issus d’une école d’art de Bangkok. Forte du succès de cette opération, Royal Copenhagen s’associe avec Patra, une entreprise industrielle thaïlandaise, et fait l’acquisition d’un terrain à 80 km au nord de Bangkok pour y monter sa toute première usine en 2004, qui reste à ce jour dirigée par des exécutifs danois. La production prend un essor conséquent et le nombre d’artisans passe progressivement d’une cinquantaine à plusieurs centaines d’employés qui bénéficient tous d’une couverture sociale et d’un salaire supérieur au revenu local thaïlandais.

La conception et le design restent des activités basées au Danemark, tout comme la préparation de la matière porcelaine, dans le respect de l’héritage centenaire et du style de la maison. La délocalisation de la production a nécessité de repenser le processus tout entier, instaurant des allers-retours réguliers entre le Danemark et la Thaïlande, pour valider chaque étape de prototypage, puis de production. Depuis 2004, les artisans thaïlandais ont suivi des formations régulières ainsi que des cours de danois pour éviter les écueils de communication, afin de conforter l’entreprise dans la juste transmission du savoir-faire. Seuls certains composants, comme les pompes à chaleur et les systèmes de filtrage proviennent de Thaïlande. Les pinceaux qui servent à orner la vaisselle viennent du Danemark, les fours d’Allemagne et les rails de production sont importés d’Italie.

Crédit photo : Royal Copenhagen

« T » comme « Transparence »

Royal Copenhagen conserve encore une usine à Glostrup au Danemark et produit encore localement sa ligne la plus haut de gamme Flora Danica. Les matériaux choisis sont les mêmes au Danemark et en Thaïlande.

Là où de nombreuses maisons revendiquent leurs origines locales et taisent leurs productions délocalisées, l’institution danoise joue la carte de la transparence et présente sa démarche sans complexe. L’origine des produits est toujours indiquée sur les pièces d’un « T » pour Thaïlande et d’un « D » pour Danemark, accompagnée de la mention « Design in Denmark ». La maison ne fait aucune différence entre les produits réalisés en Thaïlande et ceux faits au Danemark, convaincue que les gestes et le temps portés à la réalisation des pièces en faïence restent résolument identiques.

Le défi est d’obtenir le même niveau de qualité d’un pays à l’autre, avec comme racines communes, le même patrimoine et les mêmes techniques, pour que le consommateur ne puisse percevoir aucune différence de qualité entre les deux pays de fabrication et que le savoir-faire surpasse la question de l’origine. Cette démarche permet à la marque d’offrir des produits plus accessibles au grand public, au risque de perdre son aura d’exception et son identité 100 % danoise.

Effets co-latéraux : une nouvelle génération de designers-artisans

Le format de la manufacture, qui en Europe se décline selon des schémas d’organisation industriels souvent hérités du 18ème siècle, est assez mal adapté à l’approche contemporaine du design international et ne peut que très difficilement favoriser la production locale. C’est un constat souvent observé dans de nombreux domaines comme la tapisserie, la faïence ou la verrerie.

La trace laissée par Royal Copenhagen dans l’imaginaire culturel des jeunes générations, participe à l’émergence de nouveaux designers-artisans qui produisent localement de plus petites et de plus créatives séries d’objets en faïence. C’est par exemple le cas de Gitte Helle qui recycle ce patrimoine danois pour donner vie à des pièces uniques recomposées à partir de pièces de porcelaine existantes chinées sur les marchés locaux.

www.royalcopenhagen.com

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Magali An Berthon

Magali An Berthon

Made in Montréal. Magali An Berthon porte une double casquette de designer textile et journaliste. Diplômée de l’Ecole nationale supérieure des Arts Décoratifs de Paris, elle travaille comme designer textile freelance pour des collections mode et déco, avec un intérêt pour les motifs et les textiles ethniques. En parallèle, elle travaille comme rédactrice et se spécialise en particulier sur la question des savoir-faire textiles autour du monde.

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